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 CHARLES LOUIS PHILIPPE  

 

Comme la vie d'un jardin qu'on respecte derrière sa cloture

mise en scène de Claude Auffaure

 

 

 

Patrick Cosnet, Hélène Raimbault, Gérard Pierron

  Je suis né, un soir d’Août , dans une toute petite maison de la rue de la croix  blanche .Ce sont les petites maisons, surtout, que l’on aime .J’ai toujours cru que si j’ étais né dans un château , les chambres ,les vestibules , les corridors auraient été trop nombreux pour que mon cœur pût les contenir. Salons, cabinets de travail , salles a manger , chambres a coucher ,cela eût fait trop de choses . Je serais allé de l’un à l’autre , avec plaisir peut - être . Peut -être même que je me serais choisi un petit coin où je fusse resté tout le jour . Mais  jamais je n’aurais compris l’âme de ma maison . Jamais je n’aurais senti que ma maison était faite comme une grande chambre , et calme , et silencieuse , avec des meubles qui me connaissent . Les bonnes maisons sont étroites et bornées comme le cœur d’une famille , elles comptent deux ou trois chambres , de même que les familles où l’on s’aime comptent deux ou trois personnes .

 

 

 

La façade de ma petite maison est toujours à l’ombre. c’est une ombre

particulière qui s’étend sur notre seuil et a laquelle l’angle sortant d’une

maison voisine donne une teinte profonde. En face il y a une rue avec des jardins potagers dont on voit , entre les pieux d’une palissade , les choux , les salades , les espaliers et les herbes pour les lapins . On y voit aussi un pêcher tout jeune et sec . cette rue ressemble à une petite rue de hameau car des poules s’y promènent , une voiture y repose , et il y passe une vie imperceptible de passants , de vent , de soleil et d’azur .

 

 

 

Je trouve que cette rue ressemble au chemin de la vie : on fait un métier à l’ombre , tranquillement , on a des relations d’affaires avec les hommes , un jour on aime et l’on se marie , ce qui est tendre et bon comme la place de l’église , on continue son chemin , et un beau jour on arrive au cimetière . ma petite ville n’est pas une ville industrielle ni une ville commerçante . on y fabrique rien et on y vend pas grand chose . Ceci veut dire que les rues sont silencieuses et que les passants vont à petits pas .

Ceci veut dire encore que les marchands et les acheteurs ne viennent pas nous voir et que nous gardons notre âme étroite d’ouvriers sédentaires .


 

 

Nos mères sont de bonnes femmes qui vivent continuellement au centre de la maison , dans la chambre commune et qui la marquent de leur cachet . Le soir

elles s’assoient auprès de la fenêtre , pour coudre  , et parce qu’elles voient la petite rue d’en face , elles deviennent petites et simples comme elles . Elles ont frotté les vieux meubles:tout est propre , tout est doux . On sent ici un cœur bien chaud . Et la chambre garde l’empreinte de leur corps , comme un nid dans son duvet , garde empreint , le corps de la mère des petits oiseaux.

 

 

Mon père vit surtout dans la seconde chambre . Il fait des sabots , et l’on voit autour de luis ses outils . Les uns sont a droite , les autres sont a gauche:en fer et en acier , à manche de bois . Sur un billot il dégrossit et

façonne ses sabots , sur une coche il les creuse .Les éclats tombent sur le sol . Gros éclats de noyer à l’odeur amer , il sont là éparpillés et donnent à la chambre un air de désordre et de travail . Il le faut . La boutique d’un sabotier doit lui ressembler et porter comme lui la poussière de son métier .       

 


 

 

 

Chanson du sabotier Charles Blanchard

 

 

Beau métier que sabotier

Tailler à votre mesure

Dans le corps d’un vieux noyer

Ces espèces de chaussures

Ainsi l’arbre tout réduit

Qu’était resté sédentaire

Rit de voir un bout de lui

Voyager sur terre

Le marcheur trouve ça beau

Mais le sabotier s’est noyé

Sous les dett’s et les copeaux

Crève comm’un vieux noyer

Il s’attache à son travail

Et le tronc à ses racines

Le client chaussé de paille

Loin des deux chemine .. .

Rage au coeur le sabotier

Essèv’ à grands coups de hache

La gorge du vieux noyer

Qui le tue à la tache

Puis rivé à ses chaussures

Il se dit qu’il n’en veut pas

Au voyou qui vole sur

Ses galoches de bois ....

 


 

 

 

Il y a ensuite dans notre maison un premier étage à deux chambres ou le monde apparaît plus large , car les fenêtres donnent au loin . Il y a d’abord qu’il faut dépeindre . Imaginez vous qu’elle contient un vieux lit , une vielle table , un vieux fauteuil et une vielle armoire de chêne à l’ancienne . Mais les murs et le et le plafond sont bien blancs , la fenêtre donne sur la petite cour et sur un grand jardin , de sorte qu’une lumière très jeune entre ici , sur les vielles choses , et ressemble â mon âme de jeune homme qui vit sur de vielles idées familiales et sur de vieux souvenirs .Je voudrais bien faire comprendre la différence entre ma petite chambre et la boutique de mon père . Ma petite chambre donne aussi sur la cour , mais elle donne surtout sur un grand jardin . Mon âme est formée à son image .ma chambre donne sur la petite cour . ceci veut dire que comme mon père , je trouve que la vie est bien définie : il faut se créer une famille et vivre dans son village .  Ma chambre donne sur un grand jardin . Ceci veut dire que je vois au-delà de la vie quotidienne des villages , une grande vie humaine qui évolue sous le ciel , qui souffre et qui jouit , mais qui va vers la réalisation future d’un bonheur humain .

 

 

Moi je trouve que le jardin est plus beau que tous les jardins . Il contient une prairie , un verger avec de vieux poiriers en bois mort , Des parterres de fleurs qu’une vielle dame qui n’aimait que les fleurs , soignait comme on soigne des êtres chéris . Enfin au milieu du jardin , un bouquet d’arbres composé de pins , de marronniers et de peupliers est beau comme de l’ombre .                                                                                           

 

 

Lumière , douceur verte des feuilles , reflets bleus des herbes , vapeur tendre des choses , j’ai vu cela sous l’azur pendant des années . Ici s’est formée mon âme . Je n’ai jamais mis les pieds dans ce jardin et pourtant mon cœur y a toujours vécu  .J’ai vu , j’ai senti faucher l’ herbe de la prairie , je me suis associé à ceux qui cueillaient les poires fondantes des anciens poiriers , j’ai connu les roses , et les lilas , et les pensées , délicatement , pendant tous les printemps et tous les étés .

 

 

Et je me suis couché à l’ombre des arbres , seul , à tous les âges de ma vie ,

,et j’ai lu les livres qu’il fallait lire , et j’ai pensé , et j’ ai senti que les branches m’aimaient lorsqu’elles berçaient l’air entre leurs feuilles . Le ciel était ce ciel profond que l’ on voit au-dessus des jardins et dans lequel nos âmes parfois lasses des lieux terrestres vont se promener comme dans un jardin bleu .


 

 

J’ai bien mal parlé de toi , ma bonne maman .Il me semble qu’on doit le sentir . J’ai parlé des mères ordinaires qui sont des femmes merveilleuses , avec des mains pour les langes , mais j’ai mal parlé de toi ma bonne mère au bonnet blanc , qui vivait auprès de moi comme auprès de quelque chose d’essentiel . Il n’y a pas assez de bonheur dans mes phrases , pas assez de piété dans mes sentiments Y a t’il même assez de bonté pour plaire à ton cœur ? Oh ! maman , je voudrais mettre ici des mots blancs comme ton bonnet , des  idées pures comme ton front , des émotions simples comme ton corsage et l’image d’une vie de travail qui fît penser à ton tablier bleu !

 

 

Tu ressemble à la terre facile et calme de chez nous qui s’en va , Coteaux et vallons avec des champs et des prés de verdure . Tu prends ton enfant sur ton sein , tu le caresses , Tu est bienfaisante , et c’est bon comme lorsqu’un homme , un dimanche soir d’été , se couche à l’ombre d’un chêne . Il m’est impossible d’imaginer le monde sans toi . tu est le ciel qui s’étend au- dessus de nous , frère bleu de la plaine . Tu es

là, autour de mon cœur , avec un amour également bleu et qui va plus loin que l‘horizon, Maman , je te regarde avec attention . Comme on le dit dans mon pays , mes yeux s’ouvrent comme des portes de grange .

 

 

Maman, tu marches au milieu des choses . Je vois des objets que tu ranges , D’autres que tu époussètes et des meubles dont tu prends soin . Je ne comprends pas bien ce que cela signifie , mais je comprends que c’est une tâche importante et difficile . Rangements , soins domestiques , simples besognes des mères , de l’aube au soir c’est vous dans la maison ! Vous passez sur la cheminée , sur les meubles et partout , vous accompagnez maman comme une qualité nous accompagne . Vous établissez une harmonie claire entre les chaises , la table , les lits , l’armoire , simples choses, et qui

est si belle que l’ on ne concevrait pas qu’il en fût une autre .

 


 

 

instrumental sur musique du sabotier:

Maman tu marches au milieu des choses ...

 

 

Je suis chez moi et je pense , je suis chez les miens et je les entends . Un bruit d’outils sur le bois , c’est mon père ; des pas qui travaillent c’est maman ; des livres et des imaginations c’est moi . La fenêtre donnait sur un grand jardin et sur notre petit’ cour , sur un grand jardin, au loin , où je veux aller, et sur une petit’ cour tout près ,

où je suis . Et vous voyez mon âme de douze ans qui s’embarque et qui reste .

 

 
Sébastien Mesnil

 

fin instrumental 

 

 

Nous allons à l’école avant les autres, à sept heures du matin , et nous en sortons à six heures du soir. Les dictées , les problèmes , les leçons d’histoire , de géographie et les exercices de lecture se suivent et se complètent . L’histoire de France , c’est Charlemagne ,auquel succède Louis le Débonnaire en , auquel succède en , ses trois fils, Louis le Germanique , Lothaire et Charles le Chauve . Ce sont des dates et des noms qui entrent dans la tête et qui ressemblent à la racine carré d’un nombre ou au affluents de gauche de la Garonne . Les lectures parlent des moeurs des castors , de l’oisiveté qui ronge l’homme comme la rouille ronge le fer .

 


 

Certificat d’étude , je me souviens des dimanches où nous ne vous préparions pas Beaux dimanches de rêveries , de promenade et de lecture, c’est pendant ces dimanches que s’est formé mon âme . Rêver à mille choses par la fenêtre de ma petite chambre et regarder le ciel et les fleurs de la prairie ! Mes chers dimanches que j’ai dits , je me sentais vivre en vous ! Aujourd’hui c’est un jour sans dictées , sans problèmes , sans histoire et sans géographie . Mon cerveau est à moi et je m’en sers à ma guise pour me donner du bonheur . Mes sens sont à moi et je les sens vivre et je les entraîne là où les conduit mon cerveau . souvent mon cerveau les conduisait dans de beaux voyages que l’on trouvait dans des livres . Robinson Crusoé quand vous étiez marin et vous fîtes naufrage , c’était beau comme une belle aventure . Et l’île déserte , ô Robinson Crusoé ! Je la revois avec sa mélancolie , votre cabane  , le ciel et les rivages ! Vous deviez être bienheureux Robinson Crusoé ! Je ne comprenais votre philosophie et votre résignation . Je n’était pas du même avis que votre perroquet lorsqu’il disait : Robinson mon pauvre Robinson ! Vous deviez être bienheureux  , Robinson Crusoé . Et maintenant , je suis triste parce que vous n’avez jamais existé .

Vous étiez si bon et votre île était si belle que j’aurais bien voulu vous connaître tout les deux . Dormez en paix Robinson Crusoé , loin de ce monde où vous n’avez pas vécu . Vous êtes un beau songe comme ceux des enfants de douze ans , et vous ressemblez aux songes d’un bonheur auquel je n’ai jamais goûté .


 

 

Tu marches dans notre maison , tu ranges le ménage tu fais la cuisine et tu es maman . Et puis tu viens m’éveiller  . J’entends tes pas sur les marches de l’escalier . C’est le jour qui arrive avec l’école ,et je ne suis pas bien content . Mais tu ouvres la porte c’est maman qui vient avec du courage et de la bonté . Tu m’embrasse et je passe mes bras autour de ton coup et je t’embrasse . C’était le jour qu’accompagnait l’école , maintenant c’est le jour que tu accompagnes . Tu entr’ouvres la fenêtre , et l’air et le soleil c’est toi , et tu est encore le matin et le travail . Tu est ici à la source de mes actions , et tes gestes me donnent mes premières pensées et ta tendresse me donne mon premier bonheur . Tu n’es pas belle comme une femme,  puisque tu es maman .

 

 

 

Mon père aux gross’ mains fait des sabots comm’ son père , Sabots vendus à ceux qui font le pain , à ceux qui font les habits , au ménagères . Je suis le voisin du charron du tonnelier , du maréchal ferrant . Ceux qui travaillent pour gagner le pain qu’il mangent m’entourent et vivent selon la loi qui veut que l’on gagne son pain à la sueur de son front .

Moi je suis un homme du peuple et je veux travailler comme les autres .

 


 

Chanson d’Emile Guillaumin

 

 

Dans les nombreux romans

Qu’ on fait en ce temps-ci ,

L’existence du riche est bien souvent dépeinte ,

L’existence du pauvre a son mystère aussi

On semble l’ignorer .

Est-ce ignorance ou crainte

Or , l’on pourrait écrire un palpitant récit

En notant simplement sans parti-pris , sans feinte ,

Le travail , le plaisir , la peine et le souci

De ce martyr souffrant sans révolte et sans plainte ...

Mais nul n’a le courage ou la force d’oser .

Le peuple est race à part et race à mépriser !

 


 

 

 

Voici ce que j’ai vu à vingt ans , pendant que les fils des riches dansaient . Moi , j’ai souffert parce que je ne travaillais pas . Mes membres ont souffert , mon coeur avait son orgueil  , et mes idées , toutes mes idées , criaient que celui qui ne travaill’ pas est une honte . Il ne faut pas dire qu’il ya des hommes inutiles , mai qu’il y a des hommes nuisibles . Je cherche une place mon Dieu dans quelque coin du monde , une place qui serait pour moi . N’importe laquelle pourvu que je travaille avec utilité et pourvu que je gagne ma vie , Cette vie que vous m’avez donnée . Je suis si petit et le monde est si grand qu’il y a sans doute un quelque place avec un travail que je saurai faire .

Si j’étais agile et grand, je monterais en haut des échafaudages, au milieu des maçons. Je voudrais pouvoir aller à Nantes ou au Havre, comme les débardeurs. Je voudrais pouvoir faire la moisson. Si je savais creuser les sabots, je resterais à la maison et je dirais à mon père : « Assieds-toi, il y a longtemps que tu travailles, et c’est moi maintenant qui creuse des sabots. » Puisqu’on m’a mis au monde, c’est qu’il y a dans le monde une place pour moi, il y en a qui refusent des places, mes moi je prendrai toutes celles que vous m’offrirez.

 

 

Chanson : Je finirai bien par trouver du travail !

 

 

Un matin nous n’ y comptions plus , lorsqu’ une bonne nouvelle arriva . Il y avait dans ma petite ville un sellier dont le fils était pharmacien à Paris . Nous autres , fils d’ouvriers , nous nous regardons et nous nous tendons la main . Ce jeune homme m’annonçait qu’une place dans un bureau m’était réservée , où je gagnerais 3 fr. 75 par journée de travail . On ne travaille pas le dimanche . J’ai le pied à l’étrier.   

 

 

 

Paris Paris Paris

Chanson du jeune Charles-Louis-Philippe

 

 

Je vais prendre dans ma besace du pain

Des habits et cent sous

Et je partirai

Je partirai pour mendier

Dans les fermes

Dans les châteaux

Dans les usines

Dans les bureaux

Je m’arrêterai ....

On me dira mon garçon vous êtes top jeune

Pour mendier

Alors je répondrai

Voulez vous me donner du travail

Je demanderai l’aumône s’il le faut

Mais je partirai

J’économis’rai de quoi m’acheter des souliers

Et je marcherai tous le temps qu’il faudra

Je finirai bien par trouver du travail

Puisque toute ma vie j’en chercherai

Je finirai bien par trouver du travail !

Je marcherai , je marcherai , je marcherai ...

 

 

 

 


Le boulevard Sébastopol , au lendemain du 14 juillet , vivait encore . Neuf heures et demie du soir . Les arcs voltaïques , d’un blanc criard parmi les rangées d’arbres , découpent quelques ombres ou sont perdus dans les feuillages . Les magasins sont fermés : Pygmalion , les Petits Agneaux , la Cour batave , le Meilleur Marché du

monde ,

 

C’est l’heure où les passants ne regarderont plus les devantures . La vie nocturne commence , avec d’autres buts.

 

 

Le boulevard Sébastopol vit tout entier sur le trottoir . Sur le large trottoir , dans l’air bleu d’une nuit d’été , au lend’main du 14 juillet ,

 

 

 

On devine ce qui se passe dans les consciences . Les uns , qui ont joui d’hier , regardent s’il ne vient pas encore quelque jouissance dont ils pourraient s’emparer . C’est parce que les hommes qui n’ont pas connu le plaisir l’appellent éternellement . Les autres  , ceux qui sont pauvres , ceux qui sont laids et ceux qui sont timides , se promènent parmi les restes de la fête et cherchent dans les coins quelque débris qu’on leur aura laissé . C’est parce que les hommes qui n’ont pas connu le plaisir sont en peine et le cherche tous les jours jusqu’à ce qu’ils soient fatigués de n’avoir rien eu. Des employés d’commerce causent entre eux : “Nous avons dansé jusqu’à la minuit . Elle s’est bien laissé faire . Je l’ai emmenée dans un hôtel de la rue Quimcampoix . Comme elle en avait envie ! “

Les filles publiques faisaient leur métier . Voici la petite Gabrielle qui vécut deux ans avec Robert , l’assassin de Constance . Son amant vient de partir au travaux forcés . Voici la petite Jeanne qui doit avoir dix sept ans . Depuis le mois dernier elle promène boulevard Sébastopol . Elle n’a sur le visage qu’un peu de poudre de riz et ses yeux brillent des premiers feux du plaisir .

 

 

Chanson : Rue de la grand’ truand’rie

 


 

Rue de la grand’ truand’rie

 

 

Voici la p’tite Gabrielle

Qui vécut deux ans avec Robert l’assassin de Constance ...

Son amant vient de partir aux travaux forcés

_Voici la petite jeanne qui doit avoir dix -sept-ans

Elle n’a sur le visage Qu’un peu de poudre de riz

Et ses yeux brillent du premier feu du plaisir

Beaucoup de gens ne la prennent pas pour une prostituée

_Voici les filles publiques en ch’veux

Et les filles publiques en chapeau

Les unes ont une démarche lourde de vache

Et accostent les hommes avec impudence .

D’autres se tortillent , raccrochent du coin de l’oeil

Et préparent leur sourire ...

Les agents des mœurs vont par deux

Il est facile de les reconnaître à cause ..

De leur regard , de leur mise malpropre

Ils sont malpropres comme leur métier

comme les gens qui accomplissent

Un’ fonction .

Il quitterait sa couronne

Pour aller avec avec eux !

 


 

 

 

 

 

 

Pierre Hardy , ayant travaillé tout le jour à son bureau , se promenait au milieu des passants du boulevard Sebastopol . Un jeune homme de vingt ans , qui n’est à Paris que depuis six mois , marche avec incertitude parmi les spectacles parisiens . Un homme qui marche porte toutes les choses de sa vie et les remue dans sa tête . Un spectacle les éveille un autre les excite . Notre chair a gardée tous nos souvenirs , nous les mêlons à nos désirs . Nous parcourons le temps présent avec notre bagage , nous allons et nous sommes complets à tous les instants . Dans une maison d’une petite ville  parce qu’il a vingt ans et qu’il n’habite Paris que depuis le mois de Janvier . C’est une maison en haut d’une côte , qui est un peu en dehors de la ville et qu’ un jardin entoure . On y est à l’aise pendant les soirs d’été ou l’ ombre est plein’ de brise et l’on s’ assied dans le jardin pour respirer la nuit . 

 

Hélène et Geai : Qu’importe nous avons des femmes et nous rions !

Patrick : J’ai un père et une mère qui m’aiment plus que ne vous aiment vos femmes .

Hélène et geai : -Qu’importe ! Tu est seul et tu t’ennuies . Nous avons des femmes et nous rions .

 

 

Accompagnée par Sebast’ Hélène chante : De putte suis - je !

 

 

 

Pierre Hardy avait vingt ans et se trouvait tout seul , Avec mille désirs , au milieu d’un Paris bien tentant .

 

 

Et souvent ses désirs l’avait mené . Certains soirs , ayant travaillé jusqu’à onze heures , il fermait ses livres et se sentait triste à côté de leur science . Tous les diplômes ne valaient pas le bonheur de vivre . deux ou trois visages de femme rencontrées lui apparaissaient à l’imagination et il les suivait... d’abord pour se délasser , Puis tout le feu de ses vingt ans s’animait ,; tous ses sens sentait ce que contient une femme qui passe . Alors il se dressait la gorge sèche et le cœur serré , éteignait sa lampe et descendait dans la rue .


Parfois une jeune ouvrière attardée le dépassait , marchant vite pour rentrer chez elle . Il la suivait pas à pas en remuant toute ses pensées et la suivait à grands pas comme on suit un idéal  . Il l’eût suivie bien loin comme dans la nuit parce qu’elle portait de la lumière .

 

Ce soir du quinze juillet , le boulevard Sébastopol vivait bien plus . Les uns passaient par couple , à petits pas , et semblaient promener leur amour . Des jeunes gens disaient :  ” Elle avait des petits seins fermes . Il faudra bien que je la retrouve “ .

 

Devant ses yeux marchait la femme avec son sexe , son sexe ouvert , comme disait Louis buisson . Pierre Hardy ne fut plus rien . Paris débordé le roulait , le prenait entre ses grandes eaux et l’entraînait , l’entraînait jusqu’au bout du monde .

 

Dix heures allaient venir et , comme la jeun’ femme n’avait pas l’air effarouchée , il lui offrit un bock . Il avait grand peur qu’elle ne l’acceptât pas .

C’est ainsi que Pierre rencontra Berthe , le soir du quinze juillet . Il souriait à cause de sa gentillesse et de ses bandeaux .


 

Musique tournée à l’ orgue + accordéon ? Paris ouvre sa robe ...

Sur le texte de Patrick

 

 

Un peu plus loin que l’Hôtel- de- ville , les deux bras de la seine qui contournent l’île Saint-Louis se joignent en formant un large fleuve . Cette nappe d’eau s’écoulait , passait sur les reflets des lumières et continuait sa route , avec cet aller endormant de l’eau . Mais l’air se berçait au-dessus d’elle , vaporeux et vert , jusqu’à la pointe mélancolique du quai Bourbon  . Le monde était calme et moiré comme l’air et comme l’eau . Les bateaux , éclairés jusqu’au fond de l’âme , fendaient la robe du fleuve , d’un grand geste précis . Beaux amoureux transpercés par les beautés du monde ! Pierre aussi se sentait éclairé jusqu’au fond de lui-même .

 

Gérard fredonne

 

- Que la Seine est belle , ô ma p’tite amie ! Vois le ciel  . Il y a par là-bas deux ou trois cents petits nuages rouges . ça me donne envie de te faire un compliment . Il y a dans mon cœur deux ou trois cents petites émotions qui brûlent à cause de toi .

 

- Qu’est-ce  ça signifie , quand le ciel est rouge comme ce soir ?

 

- Dans mon pays on prétend que c’est signe de guerre . Mais je pense que nous n’allons pas nous battre tous les deux .

 

Ils marchaient lentement sur le quai de l’Hôtel-de-ville et  se sentaient l’un à côté de l’autre . les tramways passaient , comme des bêtes féroces . Mais leur bruit n’était rien pour Pierre , parce que Berthe faisait en lui une bien autre rumeur .

Il marchait à côté d’elle avec une âme pleine .

 

- ça me rappelle ma petite ville .

 

ça n’était pas vrai , mais il était au près d’une femme et voulait lui faire connaître des choses sur ses goûts et sur sa vie . Il voulait lui faire connaître son coeur pour qu’elle pensât:

Voici un jeune homme au beau cœur et qui vient d’une province d’ombrages et d’amour . il voulait l’attirer à lui par toutes ses confidences .

 


Ca m’rappelle ma petite ville . Il y a la maison de mes parents entourée d’un grand jardin . A Paris , vous ne connaissez pas les jardins . le soir il y fait bon vivre . on boit du lait , on mange les poulets de sa basse-cour . Il y a une petite rivière et une grande forêt . Les arbres de la forêt sont frais .J’ai un ami qui dit : Ils sont verts comme la jeunesse et si frais qu’on croirait que c’est eux qui font le vent . Ma petite Berthe , je t’embrasserais dans les sentiers . Nous nous assoirions sur la mousse et , sans que personne nous dérangeât , nous jouerions à tous les jeux .

 

 

Je ne connais pas la campagne plus loin qu’à Clamart . Le médecin voulait que j’y aille passer trois mois à cause du bon air . Les médecins se figurent qu’on peut faire tous leurs remèdes .

 

Nous nous promenons tous deux sur ces quais en silence , je ne me sens pas du tout gêné quand je suis avec toi . Je ne me sens pas du tout gêné  , quand je suis avec toi .

 

 

Ce n’est rien seigneur . C’est une femme , sur un trottoir , qui passe et qui gagne sa vie parce qu’il est bien difficile de faire autrement. Un homme s’arrête et lui parle parce que vous nous avez donné la femme comme un plaisir . ET puis cette femme est Berthe et puis vous savez le reste . Ce n’est rien c’est un tigre qui a faim . La faim des tigres ressemble à la fin des agneaux . Vous nous avez donné des nourritures . Je pense que ce tigre est bon puisqu’il aime sa femelle et ses enfants et puisqu’il aime à vivre . Mais pourquoi faut -il que la faim du tigre ait du sang , quand la faim des agneaux est si douce !

 

 

 

Instrumental : accordéon

Ce n’est rien seigneur , c’est une femme sur un trottoir qui passe ...


 

Elle vint bien des fois . Elle vint les jours où elle était triste , ayant un reste de noce dans ses jupes et les brutalités des marlous . Elle vint les jours où elle était malade , remuant ses souffrances dans sa tête comme un désespoir constant . Elle vint les jours où elle était lasse les membres vides , les reins cassés . Elle ne vint jamais lorsqu’elle était gaie parce qu’alors il y a les rues où l’on est folle , les souteneurs où la joie est plus épaisse et l’argent des putains que l’on jette sur les comptoirs . Elle vint surtout les jours de paye avec son métier et son besoin de gagner son pain .

 

- Comment vas tu ?

 

- Regarde !

 

Elle lui montrait sa langue et son palais qui étaient plein de mal , qui tous les longs des soirs donnaient leurs baisers aux passants et glissaient leur bave dans les bouches comm’un plaisir . Elle eut mal à la gorge et sa voix raclait en passant quelque chose qui était plaqué là . Elle eut aussi des douleurs dans les os de son corps , qui semblait venir du fond d’elle même comme d’un réservoir de douleur . Du reste , elle ne voulait pas prendre de pilules de mercure parce qu’elle avait entendu dire que le mercure fait sortir le mal .

 

 

Instrumental : barbarie

29 quai d’Anjou .

 

 

Un soir  , on était en décembre . Un décembre mauvais qui marchait dans les rues avec la glace et le  vent ,comme un maître , par dessus nos sentiments d’homme , allait aux moelles et restait là , plus fort que tous les bonheurs et que tous les chagrins . Un décembre de Paris où les filles publiques rentrent leurs épaules dans leurs corps , diminuent leur surface et flottent au vent avec les flammes des réverbères . Pierre travaillait dans sa chambre . Le poêle faisait ronron comme un bon vieux chat fidèle et qui semble dire : Reste là , mon maître , puisque j’y suis , Pierre pensait : C’est une maladie honteuse et qui rayonne comme le mal rayonne .Il pensait encore : C’est le jour de l’an qui s’avance , Les jours de l’an sont bien changés . Je demanderai huit jours au chef de bureau pour aller dans mon pays . Maman dira : Voilà mon parisien . Les vielles femmes diront : A présent nous n’osons plus te tutoyer . Il y aura mes deux p’tites soeurs et ma petite nièce . Tous les soirs je serai là , dans cette bonne chaleur de province qui entre dans nos coeurs et couve nos idées comme des petits poussins . C’est la première année que j’ai la syphilis .


On a vu des gens dont les souliers finissent par être troués . Croquignole était un de ceux-là . Parfois il en parlait avec élévation .

J’ai lu des livres , au temps de ma jeunesse . Le soulier troué a été mal compris dans la littérature française . Le trou dit - on , sert à pomper l’eau . Voilà l’erreur . Le trou assurément , pompe l’eau; mais ce n’est pas l’eau qui , dans le soulier troué , représente l’ennemi . L’eau imbibe le pied , l’eau s’ échauffe au contact du pied , l’eau participe de la nature de ton pied , et bientôt tu ne t’aperçois même plus que tu la porte avec toi . L’ennemi : c’est le cailloux. Tu marche , tu te dis : attention à l’eau ! Et tu évite l’eau pour aller au caillou . Le caillou , mon ami, introduit sa pointe sous l’un de tes cinq doigts de pied . S’il est petit,  il reste là ; s’il est un peu plus gros , le caillou n’a pas besoin d’entrer : il te laisse son souvenir . Cinquante souvenirs de cailloux et tu as le pied granuleux .

J’ai toujours regretté que la plante des pieds ne soit pas de bois . Le ressemelage du bitume est associé à l’activité de la vie urbaine . Il se pratique surtout dans les voies populeuses et à l’époque même de la réfection du bitume . Le bitume est noir, le bitume est chaud , le bitume coule . C’est alors que vous lui appliquez la semelle de vos bottes . Ne craignez rien , vous vous brûlez un peu , mais ça y est ! ensuite , vous prenez votre couteau , vous coupez à l’entour du soulier la matière qui dépasse , après quoi vous pouvez marcher parmi les hommes , sans crainte des pierres qu’ils ont laissées tomber . Ne dites pas : la couche du bitume est dure , la couche du bitume est raide ! Non . La température du pied garde le bitume dans une tiédeur , dans une malléabilité qui est celle même de vos muscles et de vos tendons . I n’y a pas que le cuir qui soit élastique ! Et les semelles en bitume durent huit jours .

 

 

Personne ne se demanda jamais ce que , par la suite , pourrait devenir Croquignole . On était heureux qu’il fût là , on le voyait , on riait , on lui disait :

- Il ne faut jamais nous quitter , mon vieux . Dans les autres bureaux , ils n’en  ont pas qui t’ ressemble .


Le sixième étage était haut placé . Vous faisiez un effort pour escalader l’escalier , il semblait que vous eussiez du mérite à arriver chez vous . Il y avait une fois une jeune fille . Elle avait coutume de répondre quand on lui parlait de sa mansarde .

-Mais non ce n’est pas une mansarde , c’est une chambre . Du reste le toit lui - même avait pris soin de décider de la question , et , s’inclinant au dessus des murs ,de chaque côté de la fenêtre , il mansardait la chambre et rompait l’horizontalité du plafond  pour qu’une fois de plus il fut donné aux pauvres de sentir que rien ne peut être plan au dessus de sa tête . La jeune fille avait raison  , pourtant , il vaut mieux faire semblant de ne pas s’en apercevoir .

 La chambre était claire : le jour entrait par la fenêtre comme un bras blanc . Et la chambre contenait en plus du jour un lit-cage très étroit qui laissait la place à beaucoup d’autres choses . Il était gris , bas recouvert d’une sorte de rideau : on s’en était défait , en somme dans un coin . D’ailleurs il est préférable de ne pas donner au sommeil trop d’importance . On a vu des chambres où le lit est large , se tient en plein milieu , fait oublier tout le reste et rappelle le ventre d’une femme qui ne se conduit pas bien . Il y avait deux tables , deux chaises , mais elle étaient toutes petites . Il y avait aussi une machine à coudre et même les voisins d’en dessous lui en voulait un peu. Sans la machine à coudre , il y aurait eu quelque chose de très beau qu’on eût vu de la fenêtre : il y aurait eu l’espace . Peut être  y a- t-il des espaces que l’on aime pas . Celui ci donnait sur un cimetière .

 

 

Le cimetière Montparnasse est plus beau que tous les autres , avec les arbres , les allées , le silence , de grands nuages blancs que l’on voit en entier évoluer , avec l’air qui s’agite au-dessus de lui parce qu’il y a de la place , avec des pierres blanches groupées , avec la sagesse que l’on demande à un paysage pour qu’il ne vous dérange pas dans vos pensées .


La chambre était une petite chambre de cent cinquante francs par ans et qui eût donner sur le cimetière pour un étudiant ou pour un rentier . Mais elle contenait une machine à coudre et cela changeait tout le point de vue . Si bien que c’est ainsi qu’il faut s’exprimer : La fenêtre de la chambre donnait sur une machine à coudre .

Les machines à coudre n’ont pas l’habitude de vivre seules : celle -ci avait une compagne . Elle s’appelait Angèle Leneveu .

 

Une fois , une voisine à la fontaine :

Vous devez vous ennuyer tout’ seule , mademoiselle ?

Mais non madame je travaille . 

 

Peut être , autrefois , avait elle connu le monde , avec des fontaines que l’on cache sous de claies d’osier pour que les canards ne s’y baignent pas ; avec les rues qui font le tour de la petite ville , où l’on se promène le dimanche , à trois , à quatre , en riant et battant des bras au premier chien qui passe , avec le chemin qui  va chez madame Delphine la couturière et qui , deux fois par jour, vous y conduit; avec un nœud de rubans qu’un beau jour on a posé à son chapeau du dimanche et qui vous distingue des autres comme une distinction naturelle ; avec papa , maman , qui le soir ne font pas long feu et se couchent tout de suite après la soupe , avec le chat du père Rabet qui , un jour que l’on montait, était assis auprès du seuil avec ses idées de chat et qui , soudain , vraiment ,  je l’ai vu , s’était mis à rire sans bruit , avec la petite chambre qui donnait sur un jardin potager où les lapins du parc de monsieur Bonnet venaient manger les carottes sans même qu’il fût permis de leur tendre un collet , avec un garçon qui n’était pas du pays , qui , pendant toute une année , avait été clerc chez le notaire et dont les yeux , lorsqu’il vous regardait , semblait laisser une marque sur votre peau , on disait qu’il allait prendre une étude à son compte ; avec tout ce qui vous manque , là , en plein milieu du coeur , et qu’il semble qu’on trouverait à Paris .

 

Tout cela était bien loin .

 

Il ne s’agissait plus ici de tout cela .

 

Angèle était entourée , enveloppée par sa vie de chaque jour et le papier rose dont on avait recouvert les murs de sa chambre la bornait . C’est le privilège des mansardes de sembler définitives .


L’été était la plus belle saison pour Angèle , à cause du petit jour . Le soleil commandait en personne : Hé , las-bas , réveillez vous ! on ne sait pas s’il commandait à d’autres femmes , mais à celle-ci vraiment il commandait à sa guise . Elle se levait . Le ciel était tendue comme une grand’ toile bleue déjà sèche et avec des petits plis délicats , un rien de nuage pour le principe . Il n’y avait plus qu’à ouvrir la fenêtre pour recevoir un peu de l’air qui le gonflait , et l’on sentait que cet air venait des cieux . Il vaut mieux tout de suite se passer un peu d’eau sur le visage , et voici que les petits nuages se sont fondus dans l’azur et que vos pensées sont neuves comme si elles venaient au monde pour la première fois . Les deux yeux qu’on vous a donnés pour y voir sont clairs , et si toute la terre tournait autour d’eux , ils la verraient .

 

 

Angèle Leneveu possédait des yeux et des mains . 

Faire des chemises est un métier qui étonne ceux qui ne le pratiquent pas . Alors elle se consolait du travail et de la peine par l’application d’une sorte de science . Elle utilisait une idée à elle , une remarque qu’un jour on lui avait faite , une certaine habitude et une certaine intelligence qu’elle avait du calicot ; et , dans le matin , dans le silence , sentait fonctionner son cerveau . La vie de la femme avait été déterminée , avait été définie : il y a la couture , il y a le linge , il y a la paix , il y a cette rêverie si docile et si humble qu’elle s’accommode du travail des mains .                     

 

Il s’appelle Claude

 

Comment vous appelez-vous

 

Angèle

 

Il y eut la rue , il y eut la maison qu’habitait Angèle ,et ensuite il y eut l’escalier .

L’escalier était comme ceci , avec des tapis de telle couleur ; les fenêtres étaient comme cela , avec des vitraux ; et derrière les portes de chêne à deux battants , la vie des riches semblait d’une matière pesante . Il y eut des pensées qui viennent

d’elles-mêmes , quel que soit l’escalier :”Elle monte plusieurs fois chaque jour par ici “ .

Claude n’était pas de ces hommes qui ouvrent une porte et la ferment derrière eux :

L’événement qui se passe est leur arrivée ! Quand il fut au sixième étage , il se demandait encore : “savoir ce qui va se passer ! “


 

Comme il n’avait rien à dire , Claude parla tout de suite :

 

Vous voyez je vous avais promis de venir .

 

Il entra , pourtant . puis , comme il n’est pas de porte qu’à la longue on ne songe à fermer , ils se trouvèrent tous les deux dans la chambre .

 

Ah ! oui , vous donnez sur le cimetière Montparnasse !

 

Non je donne sur une machine à coudre .

Attendez dit-elle , que je débarasse une chaise pour que vous puissiez vous asseoir .

 

Mais c’est un atelier !

Oui .

Qu’est-ce que c’est ici ,

Ce sont des chemises qui sont faites .

Et çà ?

Ce sont des chemises qui sont en train .

Et çà encore ?

Ce sont des chemises qui sont à faire .

Alors vous êtes chemisières  ? Moi , je ne savais pas . Je croyais que vous étiez une petite femme . Eh bien écoutez je ne vais pas vous déranger . Il faut travailler quand même je suis là .

C’est çà !

Jusqu’à quelle heure travaillez vous ?

Jus qu’à la nuit .

Et le matin quand est-ce que vous commencez ?

Avec le soleil .

Et à quelle heure le soleil se lève-t-il ?

Oh ! on ne sait pas . On a beau se presser : il est toujours levé avant vous .

 

Chanson de Marguerite Audoux

 

Chanson de Marguerite Audoux

 

Qu’avez vous donc la belle

Qu’avez vous à chanter ?

Si j’chante, c’est la tendresse

D’trop aimer mon berger

Berger , mon doux berger

Qu’aurons nous à souper ?

Un pâté d’alouettes

du vin de nos côteaux

Un morceau de galette

Caché sous mon manteau ...

Je n’ai qu’une chemise

Je la lave souvent

La pluie fait la lessive

Et je la sèche au vent

Si le roi de Pologne

Savait la vie des gueux

Il quitterait sa couronne

Pour aller avec eux !

Berger , mon doux berger

Où irons nous promener

Par les bois , par la plaine

Autour du grand château

Mets ta cape de laine

Et viens dans mon bateau .

 

 

 

Ce fut ainsi pendant quinze jours . Et puis tout change , tout s’agrandit : chaque soir Claude allait voir Angèle .


Il y eut une voisine qui , une fois dit à Angèle :

_ Vous voyez tous les locataires travaillent en ville .Il n’y a que nous deux qui restions ici tout l’après-midi . Il faudra tout de même ,un jour où vous aurez le temps , que nous fassions connaissance .

Et huit jours plus tard au moment précis où vous étiez en déshabillé , vous pourtant si timide votre voisine entre chez vous .

 

_ Bah qu’est-ce que ça peut faire ? Je sais bien comment c’est fait une femme   .

 

Elle s’app’lait madame Fernande :

 

_ Eh bien ? est-ce que mon nom vous plait ? je ne sais pas pourquoi c’est le nom que je me serais donné si j’avais su parler quand je suis venu au monde .

 

Madame Fernande était souple , et la taille prise dans une ceinture , était suivie, vraiment, par une croupe animée et qui , balancée , pivotante , semblait un monde mêlé

au sien .Madame Fernande en était augmentée .La poitrine pourtant , contre balançait la croupe , et enveloppée par une belle ligne , avec l’accentuation des courbes “art nouveau” , rejoignait à la hauteur de la ceinture un ventre à la mode , un peu rentré .

Elle disait d’ailleurs :

 

 

Faites un sacrifice s’il le faut , soignez votre corset . Moi , ça me serait égal , ma croupe , mes seins et tout ça , pourvu de quoi j’ai de quoi m’asseoir et de quoi respirer .Seulement il y a les hommes . Tenez , je ne plaisante pas : touchez mes fesses ! Remontez jusqu’à la croupe . Je suis bien faite ! Eh bien vous ne savez pas : lorsque j’étais nue ,de leur bras ils entouraient ma taille ,puis il ne leur suffisait pas de m’avoir pressée dans leur bras .Ils approchaient leur tête , la posaient à la hauteur de ma hanche , et là sans une parole , ils restaient attentifs et comme soucieux . Je leur demandais : “Mais qu’à tu donc ? “ Ils répondaient : “rien je regarde !” . Comment dirais-je , ... Oui ‘ça va ...Mon ventre était auprès d’eux ; Ils en prenaient possession , par la bouche , par l’ oeil , par l’oreille et de leurs deux mains ils le pressaient . Les mouvements , les bruits la forme , le grain de la peau , rien ne leur échappait , et comme s’ils s’essayaient à découvrir un secret , ils se penchaient sur mon corps et ne le quittaient pas . Ah ! vous ne savez pas ce que sont les femmes pour eux ! Mes pieds eux-mêmes n’échappaient pas à leur bouche .L’un deux me disait un jour : “ta peau me boit ! “ Alors vraiment , vous ne voudriez pas que je reste là , à garder mon corps dans ma poche .


 

Des pieds à la tête ils vous enfermeraient dans le creux de leur bras ,  et alors ils se pencheraient sur votre corps comme on se penche sur le pain qu’on veut mordre . Ils vous diraient : “j’aime mieux que tu sois petite parce que , lorsque ma main t’caresse , j’occupe une plus grande surface sur ta peau” . Saviez vous que le soir quand ils rentrent , portant encore le poids de leur travail ,il semble que votre seule présence vous soulage d’un fardeau . Ils oublient leur peine , ils vous disent : “tu es ma récompense” . Croyez moi : c’est bête qu’une femme travaille pendant qu’il y a des hommes qui ne demandent qu’à travailler pour elle .

 

Angèle comprenait-elle ? Il semblait qu’elle fût trop naïve pour comprendre . Elle avait tout au plus des pensées comme celle-ci :

- Ah il y a des hommes au monde ! Alors il y a des hommes au monde . Il y avait tous ceux qu’elle avait connus . Il y avait des bergers qu’elle avait vu dans son enfance et qui gardaient les moutons . Il y avait un paysan qu’elle avait rencontré une fois et qui lui avait dit : “Je m’en vais labourer”. Il y avait un petit garçon avec lequel elle jouait quand elle était toute petite et qui était mort à dix ans . Celui-là aussi était un

homme .

Il y avait des hommes dans les omnibus, des hommes dans les cafés, des hommes dans les maisons . Parfois même , poussant sa machine à coudre et regardant par la fenêtre elle apercevait un homme.

 


Ce ne fût que huit jours plus tard que croquignole eu le temps d’parler . Madame Fernande parla la première :

 

- Mon p’tit, ça n’est pas pour la question d’argent . Je sais bien que tu es un galant homme , tu suffiras à tout mais il faut que tu me donnes des éclaircissements . Parbleu, je comprends que tu n’es pas un charbonnier , et si , d’ailleurs tu étais un charbonnier , je saurais me mettre à portée de ta situation . Non , vois-tu , la femme en a pour tous les goûts , la femme en a dans tous les prix . Et c’est pourquoi il faut que je sache quelles sont tes attentions à mon égard . On peut êter la petite femme d’employé qui sait bien s’habiller , qui se tient propre . Ca ne revient pas très cher . mais si tu veux mon idée , tu se jeune , tu as une position , ça n’est pas ça qu’il te faut . Tout dépend des sacrifices que tu es disposé à faire . La femme , c’est comme dans les grands magasins ça vous donne ce qu’on demande . Damme , il y a des femmes quui savent bien se tenir . Il y a des femmes qui ont un corps ; ça peut s’appeler de la femme . Je t’assure qu’elle le soigne . Tu vois , moi je suis franche . Dis-moi quel genre tu veux : Veux -tu la femme courante ? Veux-tu la simplicité ? - La simplicité a aussi sa valeur . Veux-tu le luxe ? Réfléchis à cela  . Moi , je ne pèserais pas sur ta détermination . Mais, bien entendu , tout ça ce n’est pas dans les mêmes conditions .

 

 

Quand madame Fernande avait fini de parler , les paroles étaient parties , mais sa bouche existait encore . On en voyait les deux lèvres qui , n’ayant plus à vous séduire par des mots , avait à vous séduire par leurs formes et leurs couleurs . Il y avait par derrière deux rangées de dents bien tenues  . Croquignole répondit :

“ M’faut la femme en grand !”

 

-                                 Mon petit , ne te décide à la légère . Je veux que tu n’as absolument rien à me reprocher . Et c’est pourquoi je te montrerais un exemple . Regarde mes mains . Il y a des gens qui aiment autant les pattes des cuisinières . C’est affaire de goûts . J’ai soigné mes mains cet après-midi pour que tu puisses te rendre compte . Tiens , vois maintenant si ça peut s’appeler des mains ! Ca a la couleur du jour , tu y vois à travers . Je ne te ménagerais pas mon temps . Sais-tu combien il m’a fallu pour polir mes ongles ! Seulement , je te le dis , prends le temps de regarder, et si tu n’es pas sensible à cela , cherchons ensemble autre chose .

 

Il riait avant la fin.


En ce temps là , madame Fernande eut beaucoup d’occupations . C’est que la surface de la femme est considérable si on la compare a la surface de ses paupières . Certes ilest des parties avec le savon ou l’éponge , des contrées de grand lavage sur lesquelles ensuite on ne revient plus . Mais il existe des coins où la femme a plus de charme , qui la porte au rang qu’elle occupe auprès des hommes , qu’il faut surveiller , qu’il faut soustraire à toutes les atteintes et qui rentrent dans le programme de l’examen de conscience . Entre ses pieds et sa tête , lorsqu’elle faisait sa toilette , madame Fernande s’arrêtait bien souvent . Encore moins dans les régions de moindre importance , un duvet , un défaut de la peau parfois la tenait un quart d’heure en suspens .

 

Elle sortait de ses séances incomplète encore . Elle avait promis d’être exacte au rendez vous ; alors il fallait d’un coup, frictionner, masser , poudrer et négligeant le détail donner l’œuvre d’art sans la mise en valeur  , dans sa première version . Croquignole appelait cela activer la cuisson . Les hommes bien des fois empêchent la femme de venir à point . Il  y en eut d’autres pour lesquels elle demandait un congé . Elle disait :

_ Eh bien , demain soir , je ne viendrai qu’à huit heures . Ces jours-là elle se sentait vivre . Son corps était à sa merci . Les parfums , l’huile , les eaux , les pâtes ,les flacons , les boites , les cuvettes, les polissoirs , elle se tenait parmi ces choses comme au centre d’un groupe d’amis .

 

Ce fut une belle époque , il n’y eut pas qu’un chapeau , un corsage et une ombrelle

 

Il y eut des éventails , il y eut des bibelots , il y eut des broderies , il y eut des breloques pour que la femme les mît à sa ceinture ,

 

Il y eut des ceintures pour que la femme pût accrocher ses breloques .

 

Il y eut des riens qui ne coûtent pas cher et qui vous amusent en passant . Il y eut des fleurs , il y eut des dentelles comme on en porte pendant la saison d’été ,

 

Il y eut des fourrures comme on en porte pendant la saison d’hiver et qu’il vaut mieux acheter d’occasion   avant que le froid ne soit venu .

 

Il y eut les économies que l’on réalise en procédant ainsi . Il y eut des peignes . Les cheveux de la femme comptent , même quand elle n’est pas au lit ,

 

Il y eut des postiches qui leur donnait du nombre

 

Instrumental : barbarie + accordéon « Il y eut … »
Certes , il y eut beaucoup de magasins dans Paris . Les magasins sont faits pour les femmes . C’était comme si la femme eût eu un plus grand nombre d’attributs . Il y eut des corsets , flexibles comme les muscles de la peau , qui corrigeaient votre corps , qui en transe formaient la ligne et vous donnait l’ impression qu’avant de les porter vous ignoriez certaines de vos vertus . Il y eut , sans jeux de mots , la femme qui vous est plus cher lorsqu’elle vous a coûté davantage .

 

(Il y eut des pralines , il y eut du thé , il y eut du chocolat .

 

Il y eut des marques “A la marquise de Sévigné” . Le prospectus disait : “En lui donnant le nom de l’aimable marquise - femme jusqu’au bout de ses yeux mignards et de ses ongles infiniment roses  - les créateurs de la maison (que leurs efforts sans défaillance édifièrent) rendirent hommage à la femme pour qui ils s’ingénièrent dans l’Art du Délicieux .”

 

Il y eut des doigts mignards et des ongles roses .

 

Il y eut la ligne de la Parisienne . Il y eut les mains qui servent à porter des gants blancs ,

 

il y eut les pieds qui servent à porter des bottines à haut-talon .

 

Il y eut des coffrets qui ne servent à rien ,

mais qui sont les cousins de la femme ,étant comme elle des objets d’art .